Quiconque assista à un des sept concerts offerts par The Apartments en France, au tout début de l’automne 2015, pourrait bien garder longtemps en tête au moins deux images. Celle de son chanteur et fondateur, Peter Milton Walsh, se débattre avec sa sangle de guitare, ne parvenant pas à l’ajuster, et se faisant finalement aider tendrement par la jeune chanteuse Natacha Penot. Celle, aussi, du chanteur libérant un long souffle, expirant le résidu de la tension qui fut à l’œuvre durant toute l’interprétation de la chanson « 21 », sitôt la dernière note de celle-ci lâchée et faisant encore vibrer l’air. Ces deux images nous racontent la fragilité et le miracle de cette poignée de concerts, et de l’album qu’ils portaient : No Song, No Spell, No Madrigal. Peter Milton Walsh nous avait toujours habitué à plonger sa musique dans de longs puits de silence, avait immanquablement entouré les parutions de ses disques de nuits profondes, leur conférant alors l’aura des rescapés. Mais sa dernière absence au monde fut si longue, que la plupart des amoureux de la musique de The Apartments avaient tout bonnement renoncé à entendre de nouvelles chansons du groupe ou à assister à un de ses concerts. La parution d’un nouvel album au printemps, puis les concerts survenus ces sept soirées de septembre 2015, sont venues contredire ce renoncement, et ajouter une nouvelle pierre à la route malmenée et magnifique de The Apartments.

L’histoire commence dans les années 70, à Brisbane, en Australie. Ils sont trois amis, étudiants, épris de cinéma et de musique. L’âge d’or d’Hollywood, le néo-réalisme italien, la Nouvelle Vague française. Le Velvet Underground, Dylan, la compilation Nuggets, Big Star, Creedence Clearwater Revival, Phil Spector, Dusty Springfield ou encore Scott Walker. Tous les trois composent et interprètent leurs chansons, à la croisée de ces influences et du grand vent punk qui a abordé les côtes australes : les deux premiers jeunes hommes, Grant McLennan et Robert Forster, au sein de The Go-Betweens, le troisième, Peter Milton Walsh, avec The Apartments. The Go-Between de Joseph Losey et The Apartment de Billie Wilder seront les films qui inspireront ces noms.
« Walsh, c’est la nuit ; nous c’est le jour. Nous sommes le soleil tandis qu’il est la pluie », purent dirent Forster et McLennan. Peter confiera sensiblement la même chose : « Nous avions des visions du monde très différentes. Ils écrivaient souvent à propos de vers où ils voulaient aller, tandis que j’écrivais sur où j’avais été. » Mais l’amitié est là, forte, et Peter jouera au sein des Go-Betweens à la fin des années 70 tandis Robert Forster réalisera le premier 45 tours de The Apartments, The Return of the Hypnotist à la même époque. Si les Go-Betweens semblent s’installer dans le paysage du rock indépendant d’alors, pour devenir un des groupes les plus marquants des années 80, égrenant avec régularité albums et concerts, il en ira différemment de Peter Walsh. Erratiques, insaisissables, les chemins empruntés par l’homme sculptent les contours d’un clair-obscur.
Au début des années 80, Peter réside à New York, où il a suivi un ami (Robert Vickers, qui jouera plus tard avec les Go-Betweens et Lloyd Cole), pour tenter une aventure qui ne rencontrera pas le succès. Puis c’est à Londres que se rend Peter où l’attend un autre de ses compatriotes, Ed Kuepper, qui a fondé The Laughing Clowns après son échappée de The Saints. Un enregistrement de disque et une tournée le mènent jusqu’à Sidney, où il réside un temps, celui d’enregistrer un autre 45 tours de The Apartments, All You Wanted. Puis c’est le retour à Brisbane, et la fin d’un premier cycle, présentant déjà des lignes accidentées et un certain art de la disparition.

Brisbane n’est pas épargnée par la crise économique, aussi compte-t-elle son lot de magasins fermés, d’entreprises désaffectées. C’est dans l’une d’elle, sise dans la Fortitude Valley de Brisbane, que Peter Milton Walsh répète alors ses nouveaux morceaux à la lueur fragile de lampes à pétrole. L’ancienne manufacture de vêtements est immense et les bobines de cotons laissées là, les longs pans de tissu recouvrant le sol y offrent une acoustique majestueuse, entre chaleur et réverbération. Pendant ce temps, à Londres, Geoff Travis, le patron du label Rough Trade, découvre stupéfait le simple All You Wanted. Il fait alors venir Walsh à Londres afin d’enregistrer le premier album de The Apartments. Celui-ci paraîtra donc, enfin, en 1985, sous l’intitulé The Evening Visits … And Stays For Years. S’il déçoit Walsh, car ce dernier ne retrouve pas le son magique de l’usine de Brisbane, il demeure aujourd’hui un classique, un disque magnifique. Mais le succès ne fut pas au rendez-vous, et la majeure partie du public passa à côté de ces chansons vénéneuses. C’est à ce moment, cependant, que naît la relation particulière qui unira l’australien et la France, où il reçoit un accueil enthousiaste qui, jamais, ne se démentira. Les années suivantes seront à nouveau plongées dans l’obscurité : un procès pour récupérer les droits d’une chanson, le refus par sa maison de disque de publier un nouvel album, fragilisent Peter qui décide de retourner vivre en Australie. Fin du second cycle, teinté des lumières crépusculaires prodiguées par le diamant solitaire The Evening Visits… And Stays For Years, au titre rétrospectivement et malheureusement prémonitoire : Le soir vous rend visite… et s’installe pour des années.

C’est en 1993 que s’achève cette longue nuit et que The Apartments réapparaissent : Peter Milton Walsh s’y trouve entouré de nouveaux musiciens, et entame alors la période la plus productive de son groupe. Quatre disques voient le jour en cinq années, quatre disques magistraux. Le premier d’entre eux porte le nom de Drift, et le son en est âpre, plus électrique et plus brut que pour le précédent, révélant les coups reçus par Walsh. Les suivants offriront d’autres morceaux de grâce de cette musique toujours la même, et en même temps toujours différente, car faite des obsessions d’un homme partagé entre l’aspiration à une paix enfin trouvée et la mise en danger qu’il sait nécessaire au jaillissement de ces chansons qui lui échappent presque, naissent malgré lui. En 1997, la nuit vient à nouveau visiter Peter Milton Walsh. Il suspend toutes ses activités musicales lorsqu’il apprend que son fils Ryley est très malade. Les deux années qui suivent, il les passe auprès du petit garçon, jusqu’à ce qu’il rende son dernier souffle. Quand Riley Walsh disparaît, il n’a pas encore quatre ans. Peter tire alors le rideau du monde. Fin du troisième cycle.

Ce qui se déroula durant les dix années qui suivirent est l’affaire de Peter Milton Walsh, un secret à garder, le lent et douloureux travail du deuil. Ce que l’on sait, c’est que des chansons naquirent alors, qui incarnèrent le dialogue que Peter continua de nouer avec son enfant disparu. Ces quelques chansons fleurirent dans un terrain de désastre, et vinrent à nous lorsque le chanteur, en 2009, grâce au travail acharné d’une poignée d’admirateurs français, dont le critique des Inrockuptibles Emmanuel Tellier, vint en France jouer une petite série de concerts. C’est l’amorce, alors, de l’ultime retour de Peter Milton Walsh, l’inespéré retour. Un 45 tours (Black Ribbons), ainsi qu’une nouvelle tournée plus étoffée en 2012 et la parution d’un mini-album témoignant d’une session donnée à Radio France (Seven Songs, enregistré lors de l’émission Label Pop) achèvent d’en préciser les contours. Et survient alors en 2014 l’annonce que l’on espérait plus, celle d’un nouveau disque à paraître de The Apartments. Avec Peter Milton Walsh, dorénavant, tout se jouera loin de l’industrie musicale, hors des sentiers battus du monde du spectacle. La musique sera affaire de passion, d’amitié, de confiance. Aussi choisit-il pour ce disque un label français, Microcultures, qui produit ses disques grâce au financement participatif et garantit aux artistes une indépendance totale.
Il se sera passé 18 années entre Apart et le chef d’œuvre No Song, No Spell, No Madrigal. Walsh est un artiste rare, aussi en va-t-il de même pour sa musique, qui ne peut naître que de la nécessité, jaillir des anfractuosités qui se découvrent sous les pas d’un homme en prise avec le caractère ontologiquement erratique de toute vie. No Song est dédié à Riley bien-sûr : si la musique devint impossible dès lors qu’il quitta ce monde, elle était en même temps le seul moyen possible pour Peter de garder vif le souvenir du petit garçon. Qui d’autre que lui pourrait mieux s’en expliquer : « J’ai senti qu’il fallait que je raconte, parce que si je ne le faisais pas, c’était comme si mon fils Riley n’avait jamais existé et qu’on l’aurait perdu une fois encore –parce que sa mère et moi sommes les seuls à se souvenir de lui désormais. C’était une manière d’honorer sa mémoire. Rien –rien– ne peut le ramener. Je sais ça. Mais il peut vivre, d’une certaine manière, dans le monde de cet album. Je crois au souvenir comme manière d’honorer la mémoire de ceux qu’on a perdus. »
De ce quatrième cycle vécu par Peter Milton Walsh, cet album est le moyeu, la pièce centrale autour de laquelle tout s’articule : ce qui le précède et, inévitablement, ce qui s’ensuivra. No Song… préfigure peut-être d’autres albums à venir, ou peut-être est-ce l’ultime. L’incertitude fonde l’esthétique même de la musique de The Apartments, aussi ne tenterons-nous pas de répondre à cette question, et nous contenterons-nous d’écouter les huit chansons de mystère de No Song, No Spell, No Madrigal. Avec celles-ci, et les précédentes que Peter Milton Walsh fit paraître lors des 35 années de que l’on a décidément du mal à nommer « carrière », il y a déjà beaucoup à faire. Et nous avons tout le temps.


Pierre Lemarchand

Equilibre fragile, DIY Magazine and Label
November 2015


DISCOGRAPHIE : LES ALBUMS DE THE APARTMENTS

The Evening Visits… And Stays For Years (Rough Trade 1985)
Drift (New Rose 1992)
A Life Full of Farewells (Hot records 1995)
Fête Foraine (Hot records 1996)
Apart (Hot records 1997)
Seven Songs (Talitres 2013) Talitres
The Evening Visits… And Stays For Years – Réédition augmentée (Captured Tracks 2015)
No Song, No Spell, No Madrigal (Microcultures 2015)