Pensez-vous que la rareté des disques de The Apartments (rareté souvent contrainte, et non le fruit de choix délibérés) soit finalement une force ? Cette rareté n’entoure-t-telle pas le groupe d’un mystère, d’un atypisme, d’une certaine préciosité ?

PMWCa m’est difficile d’avoir un point de vue extérieur sur The Apartments. Je peux juste te parler de ce que je ressens de l’intérieur. J’ai toujours trouvé ça dangereux de penser à la façon dont les gens te voient. Tu connais peut-être l’album des Artic Monkeys, Whatever people say I am, That’s what I’m not, une phrase empruntée à Allan Sillitoe 1 ? Eh bien, c’est exactement ça. J’ai appris très tôt qu’il était impossible de contrôler ou de comprendre la manière dont les gens te perçoivent. Je me souviens d’une attachée de communication à Rough Trade 2 qui m’a dit qu’elle avait été surprise, la première fois que je l’ai rencontrée, de voir que je roulais des mécaniques. Je ne crois pas que ce soit vrai mais je vois ce qu’elle voulait dire : j’avais une confiance en moi que les autres musiciens indépendants n’avaient pas. A l’époque, les groupes indé en Angleterre avaient tous une certaine innocence. J’étais plus vieux et j’avais plus d’expérience. J’avais habité dans plein de villes différentes et j’avais eu plusieurs vies. Je savais, au plus profond de moi-même ce que c’était de perdre quelqu’un.

The Apartments n’est pas un groupe à mascara.

 En musique il y a des hauts et des bas, des cycles, des modes. J’ai de la chance car mes chansons font toujours partie de la vie des gens. Comme je lui avais tourné le dos, je pensais que le monde de la musique allait m’oublier mais je m’en moquais…. Je suis toujours agréablement surpris de voir des gens à mes concerts et j’en suis très reconnaissant. Que mes chansons les touchent autant, que certains les écoutent les larmes aux yeux, est quelque chose de très important pour moi. Comme le dit Natasha 3, The Apartments n’est pas un groupe à mascara. Qu’ils aient vécu ce que j’ai vécu ou pas, je me dit que les gens perçoivent toute la sincérité que j’ai mis dans ces chansons. Ils savent qu’elles parlent tout simplement de la vie.

Et même si ces chansons n’ont jamais touché le grand public, même si elles ont circulé comme sous le manteau, ceux qui les ont écoutées les ont aimées. Ceux qui les comprennent les comprennent vraiment. Ceux qui les aiment les aiment par-dessus tout. Même dans mes rêves les plus fous je ne pouvais en demander plus. Je ne courrais déjà pas après le succès du temps où j’avais un certain succès, et à présent cela m’importe encore moins… Je ne peux pas ramener les gens sur les chemins du passé. The Apartments sont passés au travers des mailles du filet, et tel était leur destin. On ne peut pas vaincre le passé, ni repartir de zéro. Il n’y a donc aucun regret à avoir.

The Apartments ne semblent s’épanouir que dans les ellipses et leur musique générer de longs silences ; que fait Peter Milton Walsh quand il ne compose pas, ne joue pas, n’enregistre pas ?

PMWJe passe mon temps à lire ; je lis souvent plusieurs livres à la fois. Je vais au cinéma, je regarde des films chez moi, j’écoute de la musique. Il y a des musiques que j’écoute à certains moments de la journée, certains jours de la semaine. Ravel, c’est le dimanche matin. On dit que Future Islands ou XX c’est bien pour passer l’aspirateur, mais si vous devez nettoyer toute la maison, Chic ou même James Brown sont bien meilleurs.

Ça m’arrive de cuisiner. Il y a rien de mieux pour faire la cuisine que les B.O. de films. Les comédies musicales, les standards du Great American Songbook 4. Par principe, je ne fais pas de gâteaux. Et soit dit en passant, je pense que le Gâteau d’Amour5 ne devrait être cuisiné que par Catherine Deneuve en personne. Certaines B.O., comme le musique de Chinatown de Jerry Goldsmith par exemple, sont très dangereuses. Elles te donnent un peu trop envie d’ouvrir une bonne bouteille !

J’essaye d’avoir une vie simple. Simplicité et sensualité sont tout ce dont j’ai besoin. Je dois cependant avouer que je suis souvent débordé, désordonné, et que je me laisse déconcentrer un peu trop facilement. Dans la pièce où j’écris, il y a un piano, une table en bois avec une machine à écrire, des étagères remplies de livres et des tonnes d’albums et de 45 tours. Pas d’internet. Malgré tout ça, il y a des jours où je ne produis rien du tout.

Vous semblez très attentif à ce qui se fait aujourd’hui en musique, aux jeunes artistes… Comment vous tenez-vous au courant?

PMWÇa arrive naturellement. On ne peut pas s’empêcher de découvrir de nouvelles musiques. Elles sont des courants qui traversent constamment nos vies. De plus, j’ai une famille, une femme, deux adolescents (un fils et une fille), qui vivent encore à la maison et qui écoutent de la musique. J’ai un autoradio dans la voiture, Spotify, YouTube comme tout le monde. De temps en temps une chanson attire mon attention. La première fois que j’ai entendu mon fils écouter King Krule à fond dans sa chambre, je me suis dit : « Cool, Fat City » (une chanson d’Alan Vega et Alex Chilton) 6. Je me suis trompé… Ceci dit j’aime toujours le King. Lorsque mon fils avait 12 ou 13 ans, il y avait un moment où il écoutait du dubstep (Skrillex, etc.) toute la journée. J’ai fait ce qu’un père aimant doit faire : je lui ai demandé de prendre ses affaires et de quitter la maison.

Et bien-sûr quand tu es sur internet tu ne sais pas où donner de la tête. Tu dois faire un effort pour ne pas découvrir de nouvelles chansons. Je me rends compte que la musique m’obsède autant que quand j’étais enfant. Quand je découvre une chanson qui me plaît, je l’écoute en boucle. Au début de The Apartments, si tu voulais savoir ce qui était populaire ou ce que serait la nouvelle tendance, tu lisais le New Musical Express ou le Melody Maker. C’est pareil aujourd’hui : si je veux savoir ce ce qui s’écoute dans la blogosphere, je jette un coup d’œil à Pitchfork ou à Stereogum.

Quel rapport entretenez-vous avec vos propres disques ? Y a-t-il des chansons dont vous soyez particulièrement fier ? Ou un disque ?

PMWC’est seulement récemment, au cours des dix dernières années, après avoir arrêté de tourner, que je me suis rendu compte que l’on met quelque chose de nous-même dans chaque chanson que l’on écrit et que l’on peut reconnaître celui qu’on était quand on a écrit la chanson. Mais il y a comme une distance. Il y a souvent aussi du regret. J’ai cessé de compter le nombre de fois où je me suis dit à propos d’une de mes chansons : « Celui qui a écrit cette chanson me ressemble. Où est-il passé ? Il a disparu. » Les chansons se nourrissent de vous, de votre vie, et l’absorbent à jamais.

J’aime beaucoup l’album No Song, No Spell, No Madrigal pour plein de raisons différentes. Parce que c’est le plus récent. Parce que ça a été une lutte, que j’ai finalement emportée. Parce que je pensais que ce serait mon dernier. Parce que je le vois moins comme un album que comme une ode à la mémoire de quelqu’un. Parce que j’y ai lancé de nouvelles pistes : No Song, No Spell, No Madrigal et Swap Places sont des chansons construites sur seulement deux accords. Je l’aime car j’y joue du piano. J’aime cet album car je n’ai pas gratté ma guitare comme je le fais d’habitude mais ai joué à la façon de Peter Green sur Albatross 7 : un seul battement pour chaque accord. Je l’aime à cause de Twenty One qui, soit dit en passant, est une chanson avec seulement trois accords. Tout cela a constitué pour moi une sorte de révolution. Enfin j’aime ce disque parce que la chanson qui a donné son titre à l’album a été composée en dernier, juste avant d’entrer en studio.

Dans le film de Tourner, Out Of The Past 8, le personnage principal Jeff dit à un moment : « Mes sentiments ? Il y a dix ans de cela, je les ai cachés quelque part et n’ai jamais su les retrouver depuis. » Je ne voulais pas être ce mec qui s’est coupé du monde et qui n’est jamais revenu. Je ne voulais pas être ce mec qui conduit sous la pluie et se demande pourquoi la chance de lui sourit plus 9.

Ca m’a vraiment surpris que le disque soit si bien accueilli. Parce que ce n’est pas l’album le plus optimiste du monde. Mais bon tu ne choisis pas ton destin. Et quand quelqu’un vient te demander : « Comment as-tu pu vivre ça ? », l’histoire que tu lui rapportes constitue la meilleure des réponses. Tu la racontes comme tu peux. Et tu ne peux pas l’enjoliver en espérant qu’elle passera mieux.

En regardant en arrière, j’ai accepté le fait qu’à chaque album un artiste prend le risque de perdre des fans en route. Certains pensent qu’on n’a rien fait de mieux que notre premier EP. D’autres que l’on s’est fourvoyés après The Evening Visits… D’autres pensent qu’on n’arrivera jamais à égaler Drift. Certains fans disent qu’on a tout dit dans A Life Full Of Farewells et que l’on peut oublier tout le reste. Pour d’autres, enfin, Apart est le sommet que nous ne pourrons jamais dépasser. S’il faut perdre des gens en route, c’est comme ça : il faut l’accepter. Ce qui est bien en revanche c’est que chaque album de The Apartments a ses défenseurs. Personne n’aime les disques du groupe avec la même intensité, mais chacun d’entre eux a su trouver sa place dans la vie de tas de gens. Et l’autre bon côté, c’est que The Apartments parviennent à toucher de nouveaux fans à chaque fois.

Vous semblez apprécier de jouer en concert. Si c’est bien le cas, ces longs silences ne sont-ils pas douloureux, ne génèrent-ils pas une frustration, un manque, une souffrance ? Etre privé de ce contact avec votre public n’est-il pas difficile ?

PMWIl y a des gens qui ne connaissaient pas The Apartments, ni nos albums, qui sont venus aux concerts et qui ont été touchés. On a eu beaucoup de chance. J’étais terrifié à l’idée de partir en tournée. Parce qu’on allait jouer un nouveau set et défendre le dernier album. Le groupe n’avait jamais joué les nouvelles chansons, et cela m’a vraiment angoissé durant les mois qui ont précédé la tournée. Je me souviens avoir dit à une amie skieuse, lorsqu’elle me racontait ses descentes, qu’elle était intrépide. Elle m’a répondu que non, que tout le monde avait peur. On doit juste l’empêcher de nous submerger. Très bon conseil. Et j’ai eu beaucoup de chance d’avoir ce groupe avec moi. Dans un premier temps, j’ai travaillé avec Natasha et Antoine qui ont joué à la perfection l’intégralité de No Song, No Spell, No Madrigal. Là, j’ai senti que tout aller fonctionner, d’autant que je savais que Fab, Eliot et Nick 10 sont des musiciens fantastiques. Oui, beaucoup, beaucoup de chance… Le maillon faible, s’il devait en avoir un, ça allait de toute façon être moi.
En tournée, les chansons – n’importe quelles chansons – créent une intimité entre les gens, une intimité qui ne peux se créer que dans le ici et le maintenant du concert. Et en cela, c’est inoubliable.

J’aime me perdre en concert.

  A la différence de Joanna Newsom ou Sufjan Stevens, pour moi, faire un concert c’est être complètement dans le moment présent. Les notes que jouent Joanna Newsom et Sufjan Stevens, les arrangements qu’ils composent, sont superbes mais sont les mêmes quels que soient les concerts et les lieux où ils jouent. J’ai une autre façon d’appréhender le live. En concert, il y a un « moi » qui disparaît et un autre « moi » qui apparaît. Il y a le « moi » qui a écrit la chanson et le « moi » qui la chante. Tu disparais dans le ici et le maintenant du concert, et tu es en même temps totalement présent au monde, tu es absolument toi-même. Et, à la fin du concert, c’est comme si tu te réveillais du rêve, tout en sachant que tout cela était bien réel. Tu redécouvres le monde, avec son lot de soucis et de difficultés. L’autre monde a disparu. Cocteau disait qu’il se sentait habité par une force qui lui était inconnue, qui lui donnait des ordres et à laquelle il obéissait 11. C’est beau cette façon que l’on a de se perdre dans l’acte créatif. On arrête de penser. C’est comme la sensualité. Tout le monde court après. Absolument tout le monde.

Pourquoi avoir fait le choix de Microcultures pour publier le disque No Song No Spell No Madrigal ? Un souci de proximité avec votre public ? Une volonté d’indépendance par rapport à l’industrie du disque ? Une défiance quant aux labels traditionnels ? Le choix de la France ?

PMWJ’ai fait ce disque bien avant de savoir si s’il serait publié et si quiconque l’écouterait un jour. Je l’ai fait car je devais le faire. Je l’imaginais non comme mon prochain disque, mais comme l’ultime. Mais une fois qu’il a été réalisé, je me suis mis à penser à tous ces gens que j’avais pu rencontrer lors de la tournée de l’automne 2012 et qui m’avaient confié espérer un nouveau disque de The Apartments. Je me suis dit que je devais donner, à toutes ces personnes pour qui ma musique comptait, la possibilité d’entendre mes nouvelles chansons. Il me semble que Microcultures était le meilleur moyen de pouvoir toucher tous ces gens.
« Un dernier coup de dés » : voilà où j’en était. Et comme, pour des raisons bien compréhensibles, je m’étais retiré du jeu pendant si longtemps, il m’est apparu miraculeux que ça puisse intéresser quelqu’un. Qui aurait pu penser, avec le recul, qu’une telle chose puisse arriver ? Et je sais que les gens se rendent compte ce que ça m’a coûté pour en arriver là, avec cet album, ce que ça m’a coûté personnellement. Cela me renforce dans la conviction que les chansons ne sont jamais que l’histoire d’un individu, mais que chacun peut se voir dans leur reflet.


Pierre Lemarchand
Traduction : My North Eye & Pierre Lemarchand

Equilibre fragile, DIY Magazine and Label
Novembre 2015

 


1 « Quoique les gens disent sur moi, c’est ce que je ne suis pas ». Alan Sillitoe est un écrivain britannique qui évoqua dans ses livres les classes populaires (Samedi soir, dimanche matin -1958, la Solitude du coureur de fond – 1959).

2 Rough Trade est le label anglais qui signa le premier album de The Apartments, The Evening Visits…

3 Natasha Penot, du groupe français Grisbi, chante au sein des Apartments sur le disque et la tournée « No Song No Spell No Madrigal ».

4 Le grand répertoire de la chanson américaine des années 20 à 50, c’est-à-dire avant l’arrivée du rock’n’roll

5 Le Gâteau d’Amour est cuisiné par Catherine Deneuve dans le film Peau d’Âne de Jacques Demy.

6 Chanson extraite du disque co-signé par Alan Vega, Alex Chilton et Ben Vaughn, Cubist Blues (Thirsty Ear, 1996)

7 Peter Green était le guitariste de Fleetwood Mac. Peter Milton Walsh fait ici référence au morceau instrumental Albatross que le groupe faisait paraître en 1968 sur un 45 tours sous label Blue Horizon.

8 Out Of The Past, avec Robert Mitchum et Jane Greer, a été réalisé par Jacques Tourneur en 1947.

9 Peter fait référence aux paroles de sa chanson No Song, No Spell, No Madrigal (« Don’t wanna be that guy / Driving through the rain / Wondering where the good luck went »)

10 Eliot Fish (basse), Nick Allum (batterie), Fabien Tessier (claviers), Antoine Chaperon (guitare) et Natasha Penot (chant) constituaient avec Peter la formation des Apartments lors de la tournée française d’automne 2015.

11 Voici la citation originale de Jean Cocteau à laquelle Peter fait référence : « Les poètes ne sont que les domestiques d’une force qui les habite, d’un maître qui les emploie et dont ils ne connaissent même pas le visage qui n’est peut-être que le leur. »